Saint-Martin a connu les plus grands bouleversements sociétaux des temps modernes au cours des années 80 et 90, caractérisés par un « tsunami démographique » lié à une immigration massive et incontrôlée provoquée d’abord par une accélération du développement de l’économie touristique en partie hollandaise et surtout par les effets de la loi Pons sur la défiscalisation des investissements outre mer. La plupart des responsables politiques et administratifs se sont laissés porter sans trop réagir par la révolution socio-économique en cours. Quelques-uns, cependant, ont cherché à anticiper les besoins à venir. Le Lycée Polyvalent des îles du Nord est né de ce travail d’anticipation… voici comment.
En 1988, René Ferrié, Proviseur du LEP de Saint-Martin, signe un Schéma Prévisionnel des Formations Initiales. Ce document témoigne des grandes capacités de vision prospective dont a su faire preuve ce Chef d’Établissement. C’est cette analyse qui a permis la réalisation de nouveaux locaux pour le Lycée Professionnel, devenu peu d’années après, Lycée Polyvalent des Iles du Nord.
Louis-Constant Fleming, alors Conseiller Régional RPR, en avait obtenu le financement, quoiqu’il fût dans l’opposition de la majorité socialiste menée par Félix Proto au Conseil Régional de la Guadeloupe. François Mitterrand, 1er socialiste à être Président de la République depuis 58, était au pouvoir depuis 81. Les dirigeants politiques de Saint-Martin étaient gaullistes. La loi Pons sur la défiscalisation des investissements Outre Mer était promulguée en 1986, l’année où Jacques Chirac devenait le 1er Premier Ministre de cohabitation de la 5e République.
Les nouveaux locaux ont été inaugurés en 1991. A noter pour la petite histoire que le nouvel établissement n’a pas été labellisé « nouveau lycée » mais « lycée reconstruit », en conséquence de quoi il n’a pas bénéficié de la dotation de 1er équipement attribuée par l’Etat aux nouveaux établissements. Il a donc pendant longtemps souffert de sous équipement chronique.
Voilà pour un peu de contexte qui témoigne de la particulière intensité de la vie politico-socio-économique des années 80 et 90.
Ci après, des parties significatives de l’argumentaire développé dans le document sus cité.
PROJET PÉDAGOGIQUE
Historique :
Le Lycée Professionnel n’existe que par la nécessité de dispenser un enseignement professionnel à ST MARTIN.
Au début des années 70, à la demande locale ,une partie des locaux de l’Ecole Primaire du Centre (devenue ensuite école Nina Duverly) étaient mis à la disposition du Lycée de Baimbridge pour la création de « l’annexe de ST MARTIN ». Puis en 1977-78 il y a eu la création du poste de Proviseur et la reconnaissance du Lycée en tant qu’unité d’enseignement sans que pour autant il y ait eu une étude et des moyens mis à disposition. Au fil des ans il y a eu des transformations coûteuses mais vouées à leur propre fin car les supports foncier et immobilier n’étaient pas faits pour un Lycée professionnel digne de ce nom, même modestement. Cette remarque fait écho à celles de responsables des pouvoirs publics qui ont reconnu les déficiences de l’administration à l’égard de ST MARTIN en matière d’infrastructure pendant de longues années, Le retard accumulé au fil des ans se traduit dans la réalité actuelle par des services administratifs inadéquats et en matière d’éducation professionnelle un outil désuet au service d’une économie très demandeuse de formation qualifiée et d’emplois.
Comme tous les documents qui suivent vous permettront de vous en assurer (entre autre), ST-MARTIN est porteur d’une spécificité incomparable qui, traitée dans le bons sens et l’intérêt général peut lui assurer un avenir confortable, pour autant que la planification souple mais ferme puisse remplacer progressivement l’imprévision et l’absence de considération. Ce qui paraît être le cas actuellement mais avec un retard préjudiciable à l’équilibre social et formatif….
En matière d’information nous utilisons de plus en plus la presse locale qui se développe mais nous avons prévu en plus l’investissement en matériel informatique de publicité assistée par ordinateur qui nous permettra avant la fin de cette année scolaire de pouvoir éditer une plaquette d’information lycée.…
ENVIRONNEMENT DE LA FORMATION INITIALE
Dans le projet de lycée nous avons associé l’apprentissage et la formation continue mais déjà depuis 82, nous avons mis en place un service de Formation Continue relais entre la Formation Initiale et le monde du travail. Au 31 12 87 six cent stagiaires de F.C ont été aidés soit pour le perfectionnement soit pour l’aide à la qualification pour l’emploi.
(nb : entre 85 et 88 j’ai assuré la direction du Centre Permanent de Formation Intégré du GRETA, logé dans l’ancienne école primaire de Cul de Sac).
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Juillet 87
Le Proviseur écrit à Monsieur l’Inspecteur d’Académie de la Guadeloupe.
(Nous sommes toujours « Académie des Antilles et de la Guyane)
Objet: F.D.0. du Lycée Professionnel .(Fiche Descriptive d’Opération)
Monsieur,
interrogé par les services du Rectorat concernant la F.D.0, du 24 Février 1987, vous me demandez des précisions sur plusieurs points.
Je m’empresse d’y répondre afin de limiter les retards qu’impliquent la concertation avant décision.
Il reste bien entendu, que dans un contexte national de crise relative, l’essor de Saint-Martin paraît anachronique et peut induire des doutes de toutes sortes, dont le premier est celui des effectifs actuels par rapport à ceux qui apparaissent sur la F.D.O. de façon globale.
Il est vrai que l’on peut s’interroger sur de telles nécessités et ne pas y croire, pour deux raisons. La première reposant sur le fait qu’habituellement les projets de création de lycée se font à posteriori de la constatation des besoins sur le terrain. Exemple : il faut un lycée en région Pointoise parce qu’on a constaté l’impossibilité de répondre à la demande. La deuxième reposant sur le fait que les prévisions de développement de la population peuvent être le fruit d’une vision utopique de la situation. Auquel cas il y a lieu de s’assurer contre ce phénomène qui pourrait conduire… à des dépenses excessives, voire inutiles.
Justifier à priori une prévision relève de l’impossible. Réunir les éléments pour renforcer le réalisme de la prévision est chose possible mais toujours voué à des interprétations…
…
Comment justifier le passage d’un effectif actuel de 262 à 720 (dans 2 ans) ?
En 1982 la population recensée à Saint-Martin était de 8032 âmes.
En 1986 le recensement intermédiaire fait apparaître le quasi doublement de la population. Ce doublement est le fruit de l’évolution économique de l’île, propulsée par la défiscalisation des investissements, concentrée sur le tourisme et l’environnement induit. Les projets hôteliers, industriels, artisanaux, administratifs, arrêtés pour la période 1986-1990, permettent de supposer une évolution démographique allant de pair avec les besoins nouveaux en matière d’emploi, qu’il s’agisse des emplois nécessaires à la construction des projets ou des emplois nécessaires à l’exploitation de ces mêmes projets. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur la nature de ce développement, il nous interroge en matière d’accueil scolaire et d’adéquation à l’économie.
Pour une population actuellement de 16000 que 1 ‘on peut prévoir à 24000 en 1990 avec un espoir de stabilisation » aux alentours de 30000 à la fin du deuxième millénaire (en réalité on dénombrait 28500 hab. en 90, et 30600 en 2001) après « dégraissage des chantiers » et mise en exploitation de tous les projets en cours et prévus à l’horizon 1995, il s’ensuit les informations suivantes :
…
Les effectifs scolaires actuels sont de l’ordre de 2700 élèves : le Lycée 263, le Collège 525, l’ensemble primaire aux alentours de 1900. Le lycée a dû refuser 41 dossiers à l’orientation par manque de place, par l’apport extérieur à la rentrée et depuis, c’est au total 70 jeunes que le lycée n’a pu accueillir en formation initiale. A quelques exceptions près, ces jeunes ont été intégrés dans le dispositif d’insertion des jeunes à travers les S.I. O. , placements en entreprise et stages 16-25 ans sur Financement Etat et Région. Il n’en demeure pas moins que l’effectif du Lycée serait cette année de 263+70 =333 si la capacité d’accueil avait été plus importante en formation initiale. Le Centre Permanent quant à lui accueille de 60 à 150 stagiaires (dernier trimestre 86).
En considérant le nombre de jeunes qui n’ont pu être accueillis en pré élémentaire d’une part, les jeunes qui font partie d’ écoles privées clandestines ou semi-officielles, et une grande quantité de jeunes étrangers qui n’ont pas intégré le concept d’obligation scolaire jusqu’à 16 ans, la population scolaire de St-Martin devrait être de 3000 élèves.
En prenant comme base ces trois mille jeunes le % de population scolaire par rapport à la population globale est de 3000/16000 =18,75% .
Un premier constat, ce pourcentage est inférieur à celui de la Métropole de plusieurs points et très largement inférieur au % de l’Académie qui se situe autour de 30%. A ceci plusieurs raisons :
Le développement « brutal » de St-Martin a attiré des actifs et pas nécessairement toute la famille des personnes dénombrées lors du recensement.
Sur le seul plan du Lycée 20% des personnels sont dans ce cas.
Ce pourcentage est supérieur au sein des entreprises.
Au fur et à mesure de l’amélioration des possibilités de logement en quantité et en prix, il se produira un rééquilibrage familial et par voie de conséquence une augmentation proportionnelle du % de jeunes scolarisables par rapport à la population globale.
Ce taux restera tout de même inférieur au taux académique par le fait que le côté aventureux du développement attire plus de célibataires ou de couples sans enfants que de familles nombreuses.
En demeurant sur la tendance basse de 18,75%, il apparaît qu’avec une population de 24000 hab…les effectifs à scolariser en 1990 seront de 4500 …soit 720 pour le Lycée (si l’on garde les proportions actuelles).
La projection des pourcentages dans le temps peut ne pas être satisfaisante pour l’esprit. Il s’agit d’une approche à tendance basse…
…
CONSIDERATIONS EN MATIERE EDUCATION:
Cette île française d’Amérique, comme disent certains hommes politiques, est particulière dans sa langue vernaculaire qui est l’anglais. Utilisée majoritairement en matière économique, cette langue n’est pas celle de l’enseignement. En considérant le fait que l’avenir économique de l’île repose sur le tourisme, et que ce tourisme est essentiellement conçu pour accueillir la clientèle américaine , il est permis de se demander si l’ouverture de l’éducation sur l’économie n’implique pas certaines modifications.
L’attrait de Saint-Martin réside justement dans le fait qu’un Américain conserve la possibilité de communication en sa langue et qu’il bénéficie au titre du dépaysement , d’un pluralisme culturel en matière de boutiques de mode féminine, de cuisine et de système hôtelier . Si l’environnement ne se détériore pas, on peut penser que cet attrait est porteur de clientèle. On peut penser également que Saint-Martin puisse garder cette originalité même si l’on souhaite l’étendre à la communauté européenne .
Le pluralisme culturel est inconciliable avec l’ethnocentrisme implicite du système éducatif tel que nous le connaissons. Il n’y a pas lieu d’ invoquer le rattachement politique à la France pour tenter de justifier une situation qui est fondamentalement anachronique. La convivialité s’impose si l’on veut que le précepte d’ouverture de l’éducation vers l’économie ne soit pas vide de sens. Il y a lieu de distinguer la finalité de l’éducation qui est d’ apporter les meilleures armes pour appréhender le présent et l’avenir dans les meilleures conditions, et le contenu de l’enseignement qui, s’il concourt au projet éducatif, doit également tenir compte de la diversité du milieu. La population se stratifie de plus en plus en anglophones, hispanophones, créolophones et francophones.
Sur la finalité, il faudrait, selon les règles que l’on connaît, concéder un certain pouvoir pour que le français retrouve une autorité certaine sur les esprits. En cela, il est à considérer que l’anglais doit être partie prenante du système éducatif. Il faut également considérer la nécessité de mise en place d’une pédagogie différenciée qui tienne compte, sans ségrégation, des ethnies d’origines.
De même façon qu’actuellement nous assistons au développement économique tourné vers la clientèle américaine et profite peu à la clientèle française alors que les financements sont français, mais rehaussent la perception de la présence française dans la zone, il serait souhaitable de concilier cette nécessité reconnue au sein de l’économie, avec le système éducatif. Admettre dès la maternelle la coexistence de ce moteur de transformation sociale selon des moyens à définir, en dehors de toute tentation ethnocentrique.
Le travail de René Ferrié est d’autant plus remarquable que les responsables politiques et administratifs de Guadeloupe de l’époque, et plus encore, ceux qui opéraient à Paris selon un mode encore plus centralisé qu’aujourd’hui, étaient certainement très déconnectés de la réalité qui se vivait localement, et la plupart des cadres de la Fonction Publique d’État, dont la durée de vie sur le territoire était relativement courte, n’avaient probablement ni la motivation ni l’ambition nécessaire pour inscrire leurs actions dans une durée dépassant de loin le cadre temporel de leur mission… et les responsables politiques locaux avaient d’autres motivations.
D’ailleurs la Région Guadeloupe n’a, par la suite, réalisée aucun autre investissement d’ampleur, ni en matière de Lycée, ni en matière de formation professionnelle, ni en matière d’infrastructure routière, pour ne citer que quelques unes de ses grandes compétences, et ce déficit d’investissement a pu être utilisé dans la campagne pour un changement de statut en 2002-2003.
Il est bien de reconnaître que cette action cherchait à s’inscrire dans la durée, à un moment où l’intérêt immédiat guidait la plupart des décisions. La durabilité au bénéfice du plus grand nombre des habitants permanent du territoire, doit être un critère majeur dans nos choix de développement.
Frantz GUMBS, le 03/03/2021
Mon cher Frantz,
Pour des raisons que je puis comprendre tu as fait remonter en surface les éléments de persuasions que nous avions développés à l’époque pour essayer d’avancer vers des solutions compatibles avec la situation vécue sur place. Le travail de prospection et d’interprétation a toujours été mon violon d’Ingres mais je ne le recommande pas à n’importe qui car celui-ci a failli me coûter ma carrière à l’époque. Tu te souviens, je n’en doute pas de l’attaque en règle subie par le GRETA de la part de la DAFCO de l’époque. On nous a fait payer notre volonté de vouloir avancer malgré les difficultés que nous avions en raison de la déconsidération de l’époque sur les nécessités de Saint-Martin. On pardonne rarement à ceux qui ont raison, même si nos pourfendeurs ont été obligé de reconnaître que toutes nos prévisions allaient dans le sens d’une logique imparable. Souviens toi de l’attitude du recteur EON qui est venu visiter le lycée en mon absence et de la mission qu’il avait confiée à un certain fonctionnaire de Saint-Martin.
Souvenirs d’anciens combattants qui ont toujours eu foi dans l’avenir. Bon courage à toi Frantz.
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